Du haut de mon siège de conducteur, le monde ressemble parfois à un grand théâtre d’ombres où les figurants ont oublié leurs répliques. J’ai garé le car devant ce qui servait autrefois de station-service, là où la route s’étire vers les falaises de Ravennes.
Avant, il y avait le « P’tit Louis ». Il sortait de sa cahute avec un bleu de travail qui tenait debout tout seul grâce à la graisse de vingt ans de métier. Il vous glissait un mot sur la météo, une vacherie sur le maire, et il s’occupait du réservoir avec une sorte de tendresse mécanique. C’était humain. C’était sale, c’était lent, mais ça vivait.
Aujourd’hui, Louis est parti fumer ses dernières Gauloises dans un nuage de souvenirs, et on l’a remplacé par une espèce de totem en fer-blanc. Un automate avec un écran qui brille comme l’œil d’un cyclope mal réveillé. Et cette voix… cette voix de synthèse, aussi chaleureuse qu’une porte de chambre froide, qui vous dicte la marche à suivre comme si vous étiez un gamin de cinq ans. « Veuillez insérer votre carte. Veuillez patienter. »
Patienter ? À 2 euros 50 le litre de gasoil, on n’a plus vraiment envie de faire la causette avec une puce électronique. À ce prix-là, le breuvage devrait au moins avoir le goût d’un vieux Cognac et l’automate devrait nous réciter du Prévert pour faire passer la pilule. Au lieu de ça, on se retrouve seul face à la machine, sous un néon blafard, à regarder les chiffres défiler plus vite que le palpitant d’un cardiaque en plein sprint.
C’est ça, le progrès : on a supprimé l’homme pour mettre de la distance, on a troqué le cambouis pour du plastique stérile, et on paie le prix fort pour avoir le droit de se sentir un peu plus seul à chaque plein. À Ravennes, le temps s’est arrêté juste avant cette folie-là. Nos horloges ont du retard, mais au moins, elles ne nous parlent pas avec une voix de robot pour nous annoncer qu’on est ruiné.
Je remonte dans mon car. Le moteur grogne, il n’aime pas trop cette soupe hors de prix. On va reprendre la route, doucement. Vers l’horizon, là où la brume cache encore un peu la bêtise des hommes.
Félix Marceau, dans l’angle mort.




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