Il y a des chansons qui semblent légÚres.
Des chansons qui arrivent en robe dâĂ©tĂ©, avec un sourire un peu trop sage pour ĂȘtre totalement honnĂȘte.
Le Ticket de quai fait partie de celles-lĂ .
Ă premiĂšre Ă©coute, câest du yĂ©-yĂ© pur jus : une amoureuse qui achĂšte un petit billet pour accompagner son garçon jusquâau train. Rien de dramatique. Juste quelques francs pour prolonger lâinstant. On imagine presque le chef de gare attendri.
Sauf que.
Un ticket de quai, ce nâest pas un billet pour partir.
Câest un billet pour regarder lâautre partir.
Câest quand mĂȘme une drĂŽle dâinvention.
On paye⊠pour ne pas monter dans le train.
On paye pour rester sur le bord de lâhistoire.
Dans les annĂ©es 60, les quais de gare Ă©taient de vĂ©ritables scĂšnes de théùtre. On pleurait sans filtre, on promettait dâĂ©crire tous les jours â ce qui, Ă lâĂ©poque, impliquait un stylo et une enveloppe, pas un âvu Ă 19h42â. On agitait la main jusquâĂ ce que le train disparaisse, comme si la fidĂ©litĂ© dĂ©pendait de la distance du bras.
La chanson pétille. Mais derriÚre le refrain, il y a quelque chose de légÚrement déséquilibré :
lâun part vers lâaventure,
lâautre reste avec le souvenir.
Et celle qui reste transforme lâattente en preuve dâamour.
Câest beau.
Câest touchant.
Câest aussi un peu masochiste.
Aujourdâhui, on ne prend plus de ticket de quai. On accompagne jusquâau parking. On dit âtu mâenvoies un message quand tâes arrivĂ©â. LâĂ©motion tient dans une notification. Le romantisme a migrĂ© vers le rĂ©seau 5G.
Mais le mĂ©canisme est le mĂȘme : on veut retarder le moment oĂč lâautre sâĂ©loigne. On veut croire quâen restant un peu plus longtemps sur le quai, on retient quelque chose.
Ă Ravennes, il nây a plus vraiment de trains. Enfin⊠si, mais ils passent surtout sans sâarrĂȘter. On a gardĂ© le quai, par principe. Les dĂ©parts, eux, se font autrement : un dĂ©mĂ©nagement discret, une mutation, un âje reviens bientĂŽtâ qui dure plus longtemps que prĂ©vu.
Et parfois, on se surprend Ă rester lĂ , symboliquement, Ă regarder partir les gens.
Sans billet.
Sans fanfare.
Mais avec cette petite musique dans la tĂȘte.
Alors ce soir, on va reprendre un ticket.
Pas pour voyager.
Juste pour rester encore un peu.





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