Alors c’est ça, un parc d’attraction aujourd’hui.Des files d’attente plus longues qu’une journée sans apéro, des enfants qui braillent pour une barbe à papa hors de prix, et des adultes qui avancent stoïques, smartphone à la main, pour mieux immortaliser leur propre lassitude.
Je m’étais promis, à mon âge, de ne plus jamais remettre les pieds dans ces machines à broyer le temps libre. Mais que voulez-vous… Le métier. Il paraît qu’il faut voir de ses propres yeux pour comprendre. Alors je regarde. Je note. Je soupire.
Je me surprends à compter les casquettes. Elles sont partout, fichées sur des crânes rougis par le soleil ou dissimulant des coiffures improvisées à la hâte. Ici, l’élégance est tombée au fond d’une consigne avec le pique-nique. On croise des t-shirts criards à l’effigie de mascottes surexcitées, des shorts improbables, des sacs banane qui refont surface comme des vestiges d’une époque qu’on croyait pourtant révolue.
Je marche, lentement, parmi eux. On me frôle, on m’ignore, on me dépasse en trottinant. L’impatience est devenue une discipline olympique ici. Courir d’une attraction à l’autre pour grappiller des sensations.Un homme déguisé en souris géante me tend une main moite pour une photo. Je décline poliment. Lui ne s’offusque pas, il en a vu d’autres. Moi aussi.Dans un coin, j’observe une mère essuyer les larmes d’un enfant qu’on vient de refouler à cause de sa taille. Derrière elle, un père cherche une poubelle désespérément, tenant à bout de bras un gobelet en plastique à moitié vidé de son soda tiède. Rien n’est à sa place, ici. Pas même les rêves.
Et pourtant, ils reviennent. Tous. Chaque année. Comme on retourne à l’église par habitude, plus que par foi.Je cherche, sans trop savoir pourquoi, un parfum, une sensation, une poussière d’autrefois. Mais ici, tout sent le neuf, le réglementaire, le calibré. Pas l’ombre d’une gaufre trop cuite, pas le souffle tiède d’une crêpe qu’on retournerait d’une main distraite. Rien que du plastique, de l’huile de friture et des slogans qui promettent l’aventure à grand renfort de décibels.Je m’installe en terrasse pour savourer une eau tiède noirâtre sans goût qu’on appelle café ici.
La serveuse déguisée en princesse ayant visiblement perdu plusieurs fois son prince charmant et son sourire vient me demander d’éteindre ma cigarette. Eh oui, dans ce beau royaume, il serait contraire à l’éthique de s’intoxiquer davantage avec une clope plutôt qu’avec un soda « fruits tropicaux » qui n’a jamais vu un fruit et encore moins les tropiques.
Alors, je ferme les yeux un instant. Et c’est là qu’il revient… Le vieux Luna Park des Brisants. Le sol en planches bancales, les lumières qui clignotaient comme des lucioles malades, l’odeur des merguez trop cuites et du sucre brûlé. Les manèges qui grinçaient plus fort que les enfants, la grande roue qui n’était pas si grande, et ce stand minuscule où l’on pouvait gagner un transistor en plastique si l’on devinait le poids du lapin, oui, celui juste à côté du tir à la carabine où l’on visait des pipes en terre cuite dans un vacarme d’accordéon. Les chevaux de bois qui tournaient sur une musique grinçante, avec un monsieur moustachu qui ralentissait la cadence d’un coup de levier usé.On ne cherchait pas à nous renverser l’estomac à coups de loopings. On riait d’une pomme d’amour qui collait aux doigts. On pleurait parce qu’on avait perdu son jeton. On repartait avec une peluche déformée, comme si c’était un trésor.C’était ça, le frisson. Pas les loopings, pas les simulateurs, non. Juste cette impression qu’un rien pouvait devenir une aventure. Et qu’en rentrant chez soi, on aurait quelque chose à raconter.Aujourd’hui, les enfants montent dans des engins qui imitent les décollages de fusée. On leur apprend la peur avec des loopings inversés, on leur vend l’adrénaline en file indienne. Les rires sont là, mais ce sont des rires plus nerveux, plus secs. Ceux d’une génération qu’on a habituée à devoir en faire toujours plus, toujours plus vite.
Il fait chaud. Un grand gaillard d’un mètre quatre-vingt-dix court vers un brumisateur automatique, laissant en plan sa femme avec la poussette et ses deux enfants. Il stricke une fillette déguisée en licorne et une petite vieille ayant beaucoup moins d’agilité à s’accaparer le peu de fraîcheur bien méritée.Allez, il m’a refroidi moi aussi.
Je retourne dans mes souvenirs.Ah, je vous l’avais pas dit ?Oui, on a eu un parc d’attraction, nous aussi, à Ravennes-les-Brisants. Pas fameux, mais inoubliable pour qui l’a connu.Mais ça… c’est encore une autre de ces histoires mystérieuses, comme on les aime chez nous…





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