Une carcasse de béton et de sel qui tient debout par simple habitude, ou peut-être par peur de finir à la flotte. Depuis mon siège de conducteur, je le vois qui me surveille à chaque fois que je négocie le virage du quai. Il a cette tête-là, l’hôtel du port : celle d’un vieux serveur qui a trop vu de mariages rater et de types pleurer dans leur muscadet.
Les rideaux de dentelle aux fenêtres sont tellement rigides de poussière qu’on dirait des plaques de plâtre. On raconte qu’à l’intérieur, l’air a le goût de 1974 et que si vous tendez l’oreille dans le couloir du deuxième, vous pouvez encore entendre le bruit des téléviseurs à tube cathodique. C’est le genre d’endroit où le Wi-Fi meurt de vieillesse sur le seuil de la porte, incapable de franchir le rideau de velours rouge de l’entrée.
C’est moche, diront les gens qui vivent avec une montre connectée et une hâte de mourir. Moi, je trouve ça rassurant. Un bâtiment qui refuse de changer d’époque, c’est comme une pièce mécanique d’origine sur un vieux moteur : ça finit par grincer, mais c’est la seule chose qui a encore une âme. On ne réserve pas une chambre ici, on s’y laisse oublier, le temps que la marée descende ou que la mémoire nous revienne.
Est-ce qu’on n’est pas tous, au fond, le client d’un vieil hôtel qui ne rend jamais la caution ?
(Félix Marceau, L’angle mort)




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